Il s’appelait Furuneo, Alichino Furuneo. Il se répétait cela pendant que le véhicule entrait dans la ville où il venait effectuer son appel longue-distance. Il était plus prudent de raffermir son ego avant un appel de ce genre. À soixante-six ans, Furuneo avait déjà eu connaissance de nombreux cas de perte d’identité consécutive à la plythotranse qui accompagne les communications entre systèmes stellaires. Beaucoup plus que le coût de l’opération et l’impression nauséabonde laissée par le contact d’un émetteur taprisiote, c’était cet élément d’incertitude qui maintenait le nombre des appels à un niveau peu élevé. Malheureusement, Furuneo ne pouvait déléguer à personne le soin de contacter pour lui Jorj X. McKie, Saboteur Extraordinaire.
Il était 8 h 08 temps local à l’endroit ou il se trouvait sur la planète dénommée Cordialité du système Sfich.
« J’ai l’impression que ça ne va pas être facile », murmura-t-il plus pour lui-même que pour les deux réquisiteurs qu’il avait amenés pour préserver sa tranquillité.
Ils ne cillèrent même pas, sachant qu’on n’attendait aucune réaction de leur part. L’air du matin était encore chargé de la froideur nocturne de la brise qui soufflait des pentes enneigées des monts Billy vers l’océan. Pour faire le trajet de sa forteresse montagnarde à Division City, Furuneo avait préféré prendre un véhicule de surface sans signes distinctifs, non qu’il crût indispensable de se cacher, ou de dissimuler leur appartenance au Bureau du Sabotage, mais il n’y avait pas non plus de raison d’attirer inutilement l’attention sur eux. D’autant que bon nombre de co-sentients avaient des raisons de haïr le Bureau.
Furuneo avait fait parquer la voiture à l’entrée de la Zone Pédestre, puis ils avaient continué à pied comme des citoyens ordinaires.
Dix minutes plus tôt, ils s’étaient présentés dans le hall de réception de l’immeuble. C’était un centre de reproduction taprisiote parmi la vingtaine qui existaient dans l’univers, ce qui représentait un véritable honneur pour une planète secondaire comme Cordialité.
Le hall de réception n’avait pas plus de quinze mètres de large sur trente-cinq de long environ. Ses murs sépia étaient couverts de marques incrustées comme si, alors qu’ils étaient mous et encore en train de sécher, on avait fait rebondir sur eux une balle au hasard. À droite par rapport à l’endroit où étaient Furuneo et ses réquisiteurs se trouvait un comptoir élevé qui faisait environ les trois quarts du mur le plus long. Des lumières rotatives à facettes projetaient des ombres composées à la surface du comptoir et sur le Taprisiote qui s’y trouvait.
Les Taprisiotes ont des formes bizarres, évoquant des tronçons de conifères à moitié carbonisés hérissés de chicots dans tous les sens, avec des appendices verbaux vermiculaires perpétuellement en mouvement, même lorsqu’ils ne disent rien. Avec ses glisseurs, celui-ci frappait pour l’instant le comptoir sur un rythme nerveux.
Pour la troisième fois depuis son arrivée, Furuneo demanda :
« Êtes-vous l’émetteur ? »
Pas de réponse.
Les Taprisiotes étaient comme ça. Pas la peine de s’énerver, ça ne servait à rien. Furuneo se permettait quand même d’être agacé. Maudits Taprisiotes !
L’un des réquisiteurs qui se trouvait derrière Furuneo se racla la gorge.
Maudit contretemps ! pensa Furuneo.
Le Bureau était sur les dents depuis que la nouvelle de la maxi-alerte au sujet de l’affaire Abnethe leur était parvenue. La communication qu’il était sur le point d’établir était d’un intérêt vital. Il en ressentait, futilement, l’urgence. C’était peut-être l’appel longue-distance le plus important qu’il lui eût jamais été donné de faire. Et directement avec McKie, qui plus est.
Le soleil, à peine au-dessus des monts Billy, projetait sur lui par la porte vitrée un faisceau orange.
« Il n’a pas l’air de vouloir se presser », murmura l’un des deux réquisiteurs.
Furuneo hocha la tête sans rien dire. En soixante-six ans, il avait appris différents degrés de patience, particulièrement lorsqu’il avait fallu gravir un à un les différents échelons qui l’avaient conduit à sa situation actuelle de représentant planétaire du Bureau. Il n’y avait qu’une seule chose à faire dans un cas de ce genre, attendre tranquillement. Quelles que fussent leurs raisons mystérieuses, les Taprisiotes avaient l’habitude de prendre leur temps. Et puis, ce qu’ils avaient à vendre, on ne pouvait l’acheter à personne d’autre. Sans émetteur taprisiote, il n’existait aucun moyen d’effectuer un appel direct à travers les espaces interstellaires.
Étrange, ce pouvoir taprisiote que tant de co-sentients utilisaient sans le comprendre. La presse ne manquait pas de théories à sensation sur son fonctionnement. Il se pouvait que l’une de ces théories fût juste, tout comme il se pouvait que le principe taprisiote fût apparenté au système de répartition des informations – que l’on ne comprenait pas davantage – parmi les occupants des crèches Pan Spechi.
Furuneo avait la conviction que les Taprisiotes déformaient l’espace à la manière des couloirs calibans, en s’insérant entre les dimensions. Si toutefois c’était ce que faisaient les couloirs calibans. La plupart des experts repoussaient cette théorie, en faisant remarquer que les énergies mises en jeu équivaudraient à celles produites par des étoiles de bonne taille.
Quelle que fût la méthode utilisée par les Taprisiotes, une chose était en tout cas certaine, elle faisait intervenir la glande pinéale humaine, ou son équivalent chez les autres co-sentients.
Le Taprisiote commença à se déplacer latéralement sur le comptoir.
« On dirait que ça vient », dit Furuneo.
Il se composa une physionomie en réprimant son sentiment de gêne. Ce n’était, après tout, qu’un centre de reproduction taprisiote. À en croire les xénobiologistes, l’élevage des Taprisiotes n’offrait aucun danger, mais les xénos n’étaient pas infaillibles. À preuve leur retentissant fiasco dans l’analyse des co-sentients pan spechi.
« Putch, putch, putch », fit le Taprisiote en agitant ses appendices verbaux.
« Quelque chose qui ne va pas ? » demanda l’un des réquisiteurs.
« Comment voulez-vous que je le sache ? » aboya Furuneo. Il se tourna vers le Taprisiote en demandant encore : « Êtes-vous l’émetteur ? »
« Putch, putch, putch », fit le Taprisiote. « La traduction de cette mienne remarque pour des de descendance Sol/Terre pourrait être : « Votre sincérité est mise en doute ». »
« Voilà qu’il faut prouver sa sincérité à un fichu Taprisiote maintenant ? » s’écria un réquisiteur. « Il me semble que…»
« On ne vous a rien demandé ! » l’interrompit Furuneo. Il y avait toutes les chances pour que la phrase agressive du Taprisiote fut une simple formule de courtoisie. L’imbécile ne comprenait donc pas ?
Furuneo s’écarta des réquisiteurs et s’avança à hauteur du comptoir : « Je désire appeler le Saboteur Extraordinaire Jorj X. McKie. Votre secrob m’a reconnu et identifié et a accepté mon crédijeton. Êtes-vous l’émetteur ? »
« Où est Jorj X. McKie ? » demanda le Taprisiote.
« Si je le savais, j’aurais déjà utilisé un couloir pour aller le rejoindre. C’est une communication de la plus haute importance. Êtes-vous l’émetteur ? »
« Date, heure, et lieu », dit le Taprisiote.
Furuneo soupira et se détendit. Il se tourna vers les réquisiteurs et leur fit signe de se poster devant les deux entrées de la salle. Mieux valait s’assurer que personne ne pouvait entendre. Puis il donna au Taprisiote les coordonnées demandées.
« Vous vous assiérez par terre », dit le Taprisiote.
« J’en rends grâce aux immortels », murmura Furuneo. Un jour, pour une communication de ce genre, l’émetteur l’avait conduit dans la montagne, sous le vent et la pluie battante, et l’avait fait coucher au sol, la tête plus bas que les pieds, avant de lui ouvrir l’hyperespace. C’était lié à « l’affinement du sous-jacent », quel que fût le sens de cette expression. Il avait rapporté l’incident au centre de recueillement des données du Bureau, où ils espéraient un jour résoudre l’énigme taprisiote, mais la communication lui avait valu plusieurs semaines d’infection des voies respiratoires supérieures.
Furuneo s’assit.
Mince, comme c’était froid !
Furuneo était grand. Pieds nus, il mesurait deux mètres. Il pesait quatre-vingt-quatre kilos standard. Ses cheveux étaient noirs, légèrement grisonnants aux tempes. Il avait un grand nez et une grande bouche, avec une lèvre inférieure au profil étrangement droit. Il s’assit en ménageant sa hanche gauche. Un citoyen en colère la lui avait cassée lors d’une de ses premières tournées pour le Bureau. Depuis, elle défiait tous les médecins, qui lui avaient affirmé : « Elle ne vous ennuiera plus du tout dès qu’elle sera guérie. »
« Yeux fermés », couina le Taprisiote.
Furuneo obéit. Il essaya d’adopter une position plus confortable sur le sol dur et froid, mais renonça au bout de quelques tentatives.
« Penser contact », ordonna le Taprisiote.
Furuneo se concentra sur Jorj X. McKie. Il évoqua mentalement l’image du petit homme trapu à la chevelure d’un roux agressif, au visage de grenouille irascible.
Le contact débuta par des vrilles de conscience douceâtre. L’esprit de Furuneo devint un flot rouge mû par les accords d’une lyre d’argent. Son corps était de plus en plus lointain. Sa conscience planait au-dessus d’étranges contrées. Le ciel était un cercle infini dont l’horizon accomplissait une lente révolution. Il sentait les étoiles englouties dans la solitude.
« Mille milliards de diables ! »
La pensée avait fait explosion à l’intérieur de Furuneo. Impossible de lui échapper. Il l’identifia aussitôt. Les contactés réagissaient souvent de façon déplaisante. Ils ne pouvaient refuser l’appel, quelle que fût leur occupation du moment, mais ils pouvaient faire en sorte que celui qui appelait connût leur mécontentement.
« Ça ne rate jamais ! Ça ne peut pas rater ! »
McKie devait être en train de se concentrer, maintenant, sommé de se plier à l’appel longue-distance par sa glande pinéale.
Furuneo était préparé au chapelet d’insultes qui allait suivre. Quand elles se furent suffisamment apaisées, il se présenta et ajouta : « Je suis navré du dérangement que j’ai pu vous causer, mais la maxi-alerte ne disait pas où l’on pouvait vous trouver. Vous savez que je n’aurais pas appelé sans motif important. »
Introduction à peu près classique.
« Comment puis-je savoir si c’est important ou pas ? rugit McKie. Cessez de jacasser et venez-en au fait ! »
Ce prolongement de mauvaise humeur était inhabituel, même chez l’insaisissable McKie. « Est-ce que j’interromps quelque chose d’important ? » s’enhardit-il à demander.
« J’étais seulement en train de divorcer devant une télécour ! Vous imaginez la tête que font les gens en me voyant grommeler tout seul en état de plythotranse ? Dépêchez-vous de déballer votre sac ! »
« Une boule calibane est venue s’échouer hier soir sur Cordialité, à peu de distance de Division City. Vu la vague de décès et de cas de folie et la maxi-alerte lancée par le Bureau, j’ai pensé qu’il valait mieux vous prévenir tout de suite. Vous êtes toujours sur l’affaire, je pense ? »
« Vous vous croyez spirituel ? » demanda McKie.
En place de bureaucratie, se dit Furuneo. La devise du Bureau. C’était une pensée privée, mais McKie sans doute en percevait la teneur.
« Alors ? » s’impatienta McKie.
Est-ce qu’il est en train d’essayer délibérément de me pousser à bout ? se demanda Furuneo. Comment la fonction première du Bureau – entraver l’action de l’administration – pouvait-elle s’appliquer à des affaires internes comme cette communication ? Les représentants du Bureau avaient le devoir d’irriter l’administration parce que cela permettait de percer à jour les instables et les émotifs, ceux qui n’avaient pas la maîtrise personnelle et le caractère suffisants pour faire face à des agressions psychiques, mais pourquoi étendre ce devoir à des communications entre représentants ?
Certaines de ces pensées avaient dû transpirer par l’intermédiaire de l’émetteur taprisiote, car McKie les répercuta, enveloppant Furuneo dans une sorte de sarcasme mental.
« Tes souventes pensées se défont », dit McKie.
Furuneo frissonna, recouvra son sens de l’identité. Aïe ! Il s’en était fallu de peu pour qu’il perdît son ego ! Seul l’avertissement bizarrement perçu contenu dans les paroles de McKie l’avait rappelé à temps à la réalité. Furuneo se mit en devoir de chercher une autre interprétation à la conduite du Saboteur Extraordinaire. L’interruption de son divorce n’était pas une explication suffisante. Si les bruits qui couraient étaient fondés, l’affreux petit homme s’était déjà marié une bonne cinquantaine de fois.
« La Boule vous intéresse toujours ? » demanda Furuneo.
« Y a-t-il un Caliban dedans ? »
« Probablement. »
« Vous n’avez pas vérifié ? » L’intonation mentale de McKie semblait laisser entendre que Furuneo s’était vu confier une mission d’une importance cruciale et avait échoué pour cause de débilité congénitale.
Redoutant à présent quelque danger caché, Furuneo répondit : « J’ai agi conformément aux ordres. »
« Les ordres ! » persifla McKie.
« Je suis censé me mettre en colère, hein ? » demanda Furuneo.
« J’arrive dès que possible – au plus tard d’ici une huitaine d’heures standard, dit McKie. Vos ordres, en attendant, sont de tenir cette Boule sous surveillance constante. Vos hommes devront être dopés à l’agressal. C’est leur unique protection. »
« Surveillance constante », répéta Furuneo.
« Si un Caliban veut sortir, retenez-le par n’importe quel moyen. »
« Un Caliban… retenir un Caliban ? » « Faites-lui la conversation, demandez-lui son aide… n’importe quoi », fit McKie. Il avait l’air de dire qu’il trouvait bizarre qu’un employé du Bureau eût besoin de poser des questions lorsqu’il s’agissait de mettre des bâtons dans les roues de quelqu’un.
« Huit heures », répéta Furuneo.
« Et n’oubliez pas l’agressal. »
McKie, sur la planète de noces de Tutalsee, prit une heure pour achever son divorce puis regagna la maison flottante qu’ils avaient amarrée près d’une île de fleurs d’amour. Même le népenthès de Tutalsee m’a failli, se dit-il. Ce mariage avait été une perte d’efforts. Son ex-femme n’en savait pas assez sur Miss Abnethe malgré ce que l’on dirait de leurs anciens contacts. Mais c’était sur un autre monde.
Cette femme-ci était sa cinquante-quatrième. Plus claire de peau que toutes les autres, elle était également légèrement plus teigne. Ce n’était pas la première fois qu’elle se mariait, et elle avait très tôt manifesté des soupçons quant aux motivations secondaires de McKie.
Ces réflexions emplirent McKie de culpabilité. Il écarta rageusement ces pensées. Pas le temps de faire du sentiment. L’enjeu était trop gros. Stupide femelle !
Elle avait déjà évacué la maison flottante, et McKie perçut l’humeur dépitée de l’entité vivante. Il avait brisé l’atmosphère idyllique que la maison flottante était conditionnée pour entretenir. Après son départ, la maison retrouverait son affabilité première. C’étaient de gentilles créatures, seulement un peu trop sensibles aux changements d’humeur des co-sentients.
McKie commença à boucler ses affaires, en laissant à part sa trousse professionnelle. Il la vérifia : assortiment de stimuls, plastibouts, explosifs de natures variées, générateurs X, lunettes universelles, pénétrateurs, un paquet d’unichair, des solvos, un miniputeur, un détecteur de vie taprisiote, des plaques holographiques, des rupteurs, des comparateurs… tout était en ordre. La trousse prit place dans une poche intérieure de son blouson.
Il mit quelques vêtements de rechange dans une valise, adressa le reste au Bu Abnethe et le laissa, pour être recueilli plus tard, dans un plastiétanche qu’il disposa sur un canisiège. Les créatures paraissaient partager le ressentiment de la maison flottante, et restèrent immobiles même lorsqu’il les flatta affectueusement de la main.
Ah, bon…
Il se sentait toujours coupable.
McKie soupira, et sortit sa clé de S’œil. Ce voyage-là allait coûter quelques mégacrédits au Bureau. Cordialité était à mi-chemin de l’autre bout de cet univers-ci.
Les couloirs avaient l’air de toujours fonctionner normalement, mais McKie était ennuyé d’avoir à utiliser pour se déplacer un moyen fourni par les Calibans. Étrange situation, où les couloirs S’œils étaient devenus si courants que la plupart des co-sentients les acceptaient sans se poser de questions. McKie avait même partagé l’indifférence générale avant la maxi-alerte. Maintenant, il n’était plus sûr. L’acceptation de la nouveauté était la preuve de l’adaptabilité de la pensée rationnelle – caractéristique commune à tous les co-sentients. L’artefact caliban était connu de la Fédération des Co-Sentients depuis dix-neuf années standard à peine. Mais dans ce même espace de temps, seulement quatre-vingt-trois Calibans étaient officiellement entrés en contact avec la Co-sentience. Le couloir S’œil avait été le cadeau du premier.
McKie lança en l’air la clé qu’il tenait à la main, et la rattrapa prestement. Pourquoi les Calibans avaient-ils refusé de se séparer de leur présent si tout le monde n’acceptait pas de le désigner sous le nom de « S’œil » ? En quoi un simple nom pouvait-il avoir tellement d’importance ?
Je devrais déjà être parti, se dit McKie. Et pourtant, il continuait à perdre son temps.
Quatre-vingt-trois Calibans.
La maxi-alerte avait été on ne peut plus explicite dans ses consignes de secret et son exposé du problème : les Calibans étaient en train de disparaître un à un. Disparaître – si tant est qu’un tel mot pût s’appliquer à une manifestation calibane. Et chaque « disparition » avait été accompagnée par une vague massive de décès et de cas de folie chez les co-sentients.
Inutile de se demander pourquoi l’affaire avait été collée entre les mains du Bu Abnethe plutôt que d’une quelconque agence de renseignement. Le gouvernement frappait là où il pouvait : Des hommes politiques importants espéraient discréditer le Bu Abnethe Et McKie se demandait à quel point sa désignation comme co-sentient chargé de s’occuper de l’affaire n’avait pas de telles implications à son égard.
Qui peut me vouloir du mail pensa-t-il tandis qu’il activait le couloir avec sa clé à résonance personnelle. La réponse était que beaucoup de gens lui voulaient du mal. Des millions de gens.
Le couloir commença à vibrer sous l’aura de ses terrifiantes énergies. Le tube vortal se libéra avec un bruit sec. McKie se prépara à affronter la résistance mollasse du couloir, et se glissa dans le tube. C’était comme de nager dans de l’air transformé en sirop de groseille – de l’air parfaitement normal, mais à la consistance sirupeuse.
McKie se retrouva dans un bureau assez quelconque : console électronique classique, lumières avertisseuses cascadant du plafond, paroi transparente donnant sur le versant d’une montagne. Au loin, les toitures de Division City surmontées de gros nuages gris, et tout au fond une mer d’argent lumineuse. L’horloge mentale implantée de McKie lui apprit qu’il était la dix-huitième heure d’une journée de vingt-six heures. Il se trouvait sur Cordialité, planète distante de 200 000 années-lumière de l’océan planétaire de Tutalsee.
Derrière lui, le tube vortal du couloir se referma avec un craquement évoquant une décharge électrique. Une légère odeur d’ozone se répandit dans l’atmosphère.
Les canissiers de la pièce avaient été bien dressés pour mettre les visiteurs à l’aise, remarqua McKie. L’un d’eux vint se frotter derrière ses jambes jusqu’à ce qu’il fût forcé d’abandonner sa valise et de s’asseoir malgré lui. Puis le canisiège entreprit de lui masser le dos. Visiblement, il avait pour consigne de le faire patienter jusqu’à ce que quelqu’un arrive.
McKie se détendit et ses sens s’accoutumèrent aux bruits de la normalité qui l’entouraient. Il entendit les pas d’un co-sentient dans le corridor extérieur. Un Wreave, à en juger d’après le bruit de sa démarche irrégulière qui faisait traîner un talon plus que l’autre. Des bribes de conversation lui parvenaient aussi, et il perçut quelques mots de linguagalach, mais on eût dit plutôt une conversation multilingue.
Il commença à remuer nerveusement, ce qui déclencha chez le canisiège une série de mouvements ondulants destinés à l’apaiser. Mais cette oisiveté forcée lui était insupportable. Où était donc Furuneo ? Il se rabroua aussitôt. Furuneo avait probablement d’autres occupations en tant qu’agent du Bu Abnethe sur la planète. Et il ne pouvait pas connaître le caractère d’extrême urgence du problème. C’était sans doute l’une de ces planètes où le Bu Abnethe était très faiblement représenté. Les dieux de l’immortalité savaient que le travail ne manquait pas pour le Bureau.
McKie se mit à méditer sur le rôle qu’il jouait dans les affaires de la co-sentience. Jadis, il y avait de cela de longs siècles, des co-sentients animés par la volonté de « bien faire » s’étaient emparés du gouvernement. Ignorants des motifs effroyablement complexes, mêlés de culpabilité et d’autopunition, cachés derrière leur compulsion, ils avaient virtuellement supprimé la lenteur et la bureaucratie. La machine administrative, avec l’inertie de son pouvoir aveugle sur la masse des co-sentients, s’était mise à tourner de plus en plus vite. Des lois avaient été conçues et mises en vigueur dans la même heure. Des crédits avaient été votés et dépensés dans l’espace d’une quinzaine de jours. De nouveaux ministères avaient surgi avec des attributions fantaisistes et avaient proliféré comme des champignons fous.
L’administration était devenue une grande roue destructrice dépourvue de pilote, qui tournait à une telle vitesse qu’elle semait le chaos dans tout ce qu’elle touchait.
En désespoir de cause, une poignée de co-sentients raisonnables avaient créé une Brigade des Sabotages pour ralentir la roue. Il y avait eu du sang et divers degrés de violence, mais la roue avait été ralentie. Le temps aidant, la Brigade était devenue le Bureau, et le Bureau était ce qu’il était aujourd’hui – une organisation poursuivant sa propre entropie, un groupe de co-sentients qui préféraient la subtilité à la violence… mais étaient prêts à la violence quand le besoin s’en faisait sentir.
Une porte coulissa sur la droite de McKie. Son canisiège s’immobilisa. Furuneo entra, une main sur les cheveux grisonnants qui ornaient sa tempe gauche. Ses lèvres larges étaient tendues dans une expression mi-amère.
« Vous êtes en avance », dit-il en poussant gentiment de la main un canisiège face à McKie.
« Est-ce que cet endroit est sûr ? » demanda McKie. Il jeta un coup d’œil à la partie du mur où le couloir l’avait déposé. Le S’œil n’était plus là.
« Je l’ai renvoyé en bas par son propre tube, expliqua Furuneo. On ne peut pas être plus isolé. » Il se laissa aller négligemment contre le dossier de son canisiège.
« La Boule est toujours à la même place ? » demanda McKie en désignant du menton l’océan que l’on apercevait au loin par le mur transparent.
« Mes hommes ont l’ordre de me prévenir aussitôt qu’il se produira le moindre changement. Comme je vous l’ai dit, elle s’est échouée à proximité du rivage, encastrée dans un affleurement rocheux. »
« Encastrée ? »
« C’est du moins ce qu’il semble. »
« Avez-vous relevé des signes de présence à l’intérieur ? »
« Pas pour l’instant. La Boule semble un peu… amochée. Il y a quelques bosses, et plusieurs éraflures. Mais pourquoi tout ce mystère ? »
« Vous avez sans doute entendu parler de Mliss Abnethe ? »
« Comme tout le monde. »
« Elle vient d’utiliser quelques-uns de ses milliards pour prendre un Caliban à son service. »
« Prendre un…» Furuneo secoua dubitativement la tête. « Je ne savais pas que c’était possible. »
« Moi non plus. »
« Je viens de prendre connaissance de la maxi-alerte. Abnethe n’y est pas mentionnée. »
« Vous connaissez sa manie de la flagellation », poursuivit McKie.
« Je croyais qu’elle avait subi un traitement pour cela. »
« Oui, mais ça n’a pas pour autant éliminé les causes de son problème. Ça la rend seulement incapable de voir souffrir un autre co-sentient. »
« Et alors ? »
« La solution, pour elle, était naturellement d’employer un Caliban. »
« Comme victime ! » s’exclama Furuneo.
Il commence à comprendre, se dit McKie. Quelqu’un avait dit un jour que l’ennui, avec les Calibans, c’est qu’ils n’offraient aucune configuration identifiable. C’était malheureusement vrai. Imaginez quelque chose de réel, un être dont la présence est indéniable mais qui déjoue cependant vos sens chaque fois que vous essayez de le définir, et vous avez imaginé un Caliban.
« Comme des fenêtres aux volets clos ouvrant sur l’éternité », avait dit le poète Masarard.
Au temps des premiers Calibans, McKie n’avait pas manqué une seule séance d’information ou conférence du Bureau sur ce problème. Il essayait maintenant de se rappeler tout ce qui s’était dit à cette époque, comme si la solution de son présent problème en dépendait.
Il avait été notamment question de « difficultés de communication à l’intérieur d’une zone d’affection ». Le contenu exact lui échappait. Bizarre, se dit-il. C’était comme si l’impossibilité pour les co-sentients de définir visuellement les Calibans affectait aussi les mécanismes de leur mémoire.
Telle était la véritable source du malaise que ressentaient les co-sentients lorsqu’il était question de Calibans : leurs artefacts étaient on ne peut plus réels – les couloirs S’œils, les Boules dans lesquelles ils étaient censés vivre – mais en réalité personne n’avait jamais vraiment vu un Caliban.
Furuneo, en voyant réfléchir le petit agent du Bureau à la silhouette grotesque, songea à la mauvaise plaisanterie de ses collègues qui affirmaient qu’il travaillait déjà pour le Bu Abnethe un jour avant sa naissance.
« Elle a engagé un bourreau, alors ? » demanda Furuneo.
« C’est à peu près ça. »
« La maxi-alerte faisait état de cas de folie, de morts…» « Vos hommes ont pris de l’agressal ! » coupa McKie. « J’ai exécuté vos ordres. » « Parfait. Il semble que ce soit une protection. » « Qu’est-ce qui se passe exactement ? » demanda Furuneo.
« Les Calibans… disparaissent. Chaque fois que l’un d’entre eux s’en va, il y a une vague de morts inexpliquées, et… autres conséquences désastreuses : lésions physiques et mentales, cas de folie…»
Furuneo hocha la tête en direction de l’océan, sans formuler la question qu’il avait aux lèvres.
McKie haussa les épaules : « Le mieux est d’aller jeter un coup d’œil. Ce qu’il y a, c’est que jusqu’à ce que vous appeliez, nous pensions qu’il ne restait plus qu’un seul Caliban dans l’univers, celui qu’Abnethe a engagé. »
« Comment allez-vous procéder ? »
« Voilà une magnifique question », dit McKie.
« Et le Caliban d’Abnethe. Qu’est-ce qu’il donne comme explication ? »
« Je n’ai pas eu le loisir de l’interviewer. Nous ne savons pas où il se cache. »
« Qui sait…» Furuneo plissa les yeux. « Cordialité est un endroit bien retiré. »
« J’y avais pensé. Vous dites que cette Boule est en mauvais état ? »
« Bizarre, n’est-ce pas ? »
« Une bizarrerie parmi tant d’autres. »
« On dit qu’un Caliban ne s’éloigne jamais de sa Boule », reprit Furuneo. « Et qu’il recherche la proximité de l’eau. »
« Qu’avez-vous fait pour essayer d’entrer en communication avec lui ? »
« Comme d’habitude. Comment avez-vous su qu’Abnethe avait engagé un Caliban ? »
« Elle en a parlé à quelqu’un qui en a parlé à quelqu’un… Et l’un des autres Calibans nous l’a fait comprendre avant de disparaître. »
« Est-on absolument sûr que les disparitions et tout le reste soient liés ? »
« Allons frapper à la porte de cette créature et nous aurons peut-être la réponse », dit McKie.
La toute dernière épouse de McKie avait adopté très tôt une attitude hostile à l’égard du Bureau : « Ils se servent de toi ! » disait-elle.
Il ne pouvait s’empêcher d’y songer tandis que Furuneo et lui roulaient vers l’océan de Cordialité. La question qu’il se posait maintenant était : Comment est-ce qu’ils se servent de moi cette fois-ci ? En écartant l’idée qu’il était proposé comme victime, il y avait bien d’autres possibilités en réserve. Étaient-ce ses connaissances juridiques qui les intéressaient ? Ou bien sa façon peu orthodoxe d’aborder les relations entre les espèces ? Nul doute qu’ils n’attendissent de lui une action quelconque de sabotage officiel. Mais de quel genre ? Pourquoi ses instructions avaient-elles été si succinctes ?
« Vous rechercherez et contacterez le Caliban engagé par Mliss Abnethe, ou tout autre Caliban susceptible de vous donner des informations, et prendrez les mesures appropriées. »
Les mesures appropriées ?
McKie secoua lentement la tête.
« Pourquoi vous ont-ils choisi pour cette histoire ? » demanda Furuneo.
« Ils savent se servir de moi. »
Le véhicule de surface, conduit par un réquisiteur, prit un virage serré, et la côte rocheuse de l’océan s’ouvrit soudain devant eux. Quelque chose brillait au loin parmi les arêtes de lave noire, et McKie aperçut deux appareils du gouvernement qui tournaient au-dessus des rochers.
« C’est ça ? » demanda-t-il.
« Oui. »
« Quelle est l’heure locale ? »
« Environ deux heures trente avant le coucher du soleil », répondit Furuneo, interprétant correctement la préoccupation de McKie. « Croyez-vous que l’agressal nous protégera quand même s’il y a un Caliban là-dedans et qu’il décide de… disparaître ? »
« Je l’espère de tout cœur », dit McKie. « Pourquoi ne sommes-nous pas venus par la voie aérienne ? »
« Parce que les habitants de Cordialité ont l’habitude de me voir en voiture à moins que je ne sois en mission officielle. »
« Vous voulez dire que personne n’est au courant de la présence de cette chose ? »
« Personne à part les garde-côtes locaux, et ils ont des consignes formelles. »
« Vous semblez avoir tout en main ici », dit McKie. « Vous n’avez pas peur d’être trop efficace ? »
« Je fais de mon mieux », répondit Furuneo en tapant sur l’épaule du chauffeur.
Le véhicule s’immobilisa au bord d’un escarpement qui dominait une série d’îlots rocheux et un affleurement de lave où la Boule calibane était venue s’échouer. « Vous savez, poursuivit-il, il y a des moments où je me demande si nous savons vraiment ce que représentent ces Boules. »
« Ce sont leurs maisons », grogna McKie.
« C’est ce qu’on dit. » Furuneo descendit de voiture. Un vent glacé réveilla la douleur à sa hanche. « À partir d’ici il faut continuer à pied », dit-il.
À plus d’une reprise tandis qu’ils descendaient l’étroit sentier qui conduisait à la mer, McKie se félicita d’avoir sa graviceinture installée sous la peau. Même s’il tombait, sa vitesse de chute serait rendue inoffensive. Mais il n’était pas pour autant à l’abri des éventuelles secousses que lui infligerait la houle au pied du socle de lave, ni des embruns glacés que le vent lui soufflait au visage.
Il regrettait de n’être pas équipé d’une thermocombinaison.
« Il fait plus froid que je ne l’aurais cru », dit Furuneo en prenant pied sur le plateau rocheux. Il agita les bras en direction des aérocars. L’un d’eux battit deux fois des ailes sans cesser de tourner lentement au-dessus de la Boule échouée.
Furuneo s’avança sur la roche, suivi de McKie qui courbait la tête pour éviter les embruns. Le bruit du ressac était si fort qu’ils étaient obligés de hurler pour se faire entendre.
« Vous voyez ? dit Furuneo. Elle est pas mal cabossée, hein ? »
« Ces choses-là sont pourtant réputées indestructibles ! »
La Boule devait faire six mètres de diamètre. Elle était enfouie de plus de cinquante centimètres à sa base, comme si le roc avait fondu à son contact.
McKie précéda Furuneo et contourna la Boule pour se mettre à l’abri du vent. Il resta là transi, mains dans les poches. La surface sphérique était de peu d’utilité pour couper les bourrasques glacées.
« C’est plus grand que je ne m’y attendais », dit-il tandis que Furuneo le rejoignait.
« C’est la première fois que vous en voyez de près ? »
« Oui. »
McKie étudia la sphère du regard. Sa surface métallique opaque était par endroits ciselée de marques en creux et en relief qui semblaient former une sorte de motif. Des palpeurs ? Des organes de commande ? Juste devant lui se trouvait une large rayure, peut-être causée par le choc. Il passa la main dessus, mais elle était parfaitement lisse.
« Et s’ils s’étaient trompés sur la nature de ces choses ? » demanda Furuneo.
« Hmmm ? »
« Si ce n’étaient pas des abris pour les Calibans ? » « Sais pas. Vous vous souvenez de ce que disait le manuel ? »
« Vous cherchez une « protubérance en forme de tétine » et vous frappez doucement. Nous avons déjà essayé. Tenez, il y en a une juste sur votre gauche. »
McKie suivit la paroi de la sphère dans la direction indiquée, et reçut une giclée d’embruns par la même occasion. Il découvrit la protubérance indiquée, frappa. Pas de réponse.
« Tous les rapports indiquent que ces choses ont une porte quelque part », grommela-t-il.
« Mais ils ne disent pas qu’elle s’ouvre chaque fois qu’on y frappe », répliqua Furuneo.
« McKie continua à contourner la Boule, trouva une seconde » protubérance en forme de tétine, frappa.
« Nous avons essayé celle-là aussi », dit Furuneo.
« Je me sens complètement idiot. »
« Peut-être qu’il n’y a personne. »
« Engin téléguidé ? »
« Ou bien abandonné – une épave. »
McKie désigna une mince ligne verte d’un mètre de long environ sur le côté de la Boule exposé au vent. « Qu’est-ce que c’est ? »
Furuneo rentra la tête dans ses épaules pour offrir moins de prise aux embruns. « Je ne me souviens pas d’avoir vu ça. »
« J’aimerais bien en savoir un peu plus sur ces maudites choses », grogna McKie.
« Peut-être que nous n’avons pas frappé assez fort ? »
McKie se mit à réfléchir, les lèvres froncées. Puis il sortit sa trousse, l’ouvrit et en retira un morceau d’explosif de faible puissance. « Allez de l’autre côté », dit-il.
« Vous êtes sûr que c’est la bonne méthode ? » demanda Furuneo.
« Non. »
« C’est que…» Furuneo haussa les épaules, et disparut derrière la Boule.
McKie appliqua l’explosif le long de la ligne verte, y attacha un cordon à retardement et rejoignit Furuneo.
Au bout de quelques instants, on entendit une explosion sourde à moitié couverte par le bruit des vagues.
McKie connut un bref instant d’émoi. « Et si le Caliban devient furieux et sort une arme dont nous n’avons jamais entendu parler ? » Il se hâta de retourner du côté sous le vent.
Une ouverture ovale était apparue juste au-dessus de la ligne verte, comme si un panneau avait glissé vers l’intérieur.
« On dirait que vous avez trouvé le bouton », dit Furuneo.
McKie réprima une vague d’irritation qu’il savait être due principalement aux effets de l’agressal, et répondit : « Oui. Aidez-moi. » Furuneo, remarqua-t-il, contrôlait parfaitement sa réaction à la drogue.
Avec l’aide de Furuneo, McKie passa la tête par l’ouverture et regarda à l’intérieur. Une lumière mauve l’assaillit, avec une pâle suggestion de mouvement.
« Vous voyez quelque chose ? » lui cria Furuneo.
« Je n’en sais rien. » McKie fit passer à l’intérieur le reste de son corps, et se laissa tomber sur un sol élastique. Accroupi, il étudia l’endroit où il était dans la lumière mauve. Il avait tellement froid qu’il claquait des dents. Apparemment, la pièce qui l’entourait occupait tout le centre de la Boule – plafond bas, arcs-en-ciel irisés sur la gauche avec une excroissance en forme de louche géante surgissant de la paroi à peu près à sa hauteur, minuscules cylindres, poignées et pastilles sur le mur de droite.
L’impression de mouvement prenait son origine dans le creux de la louche.
Brusquement, McKie se rendit compte qu’il était en présence d’un Caliban.
« Qu’est-ce que vous voyez ? » cria Furuneo.
Sans quitter la louche du regard, Furuneo tourna légèrement la tête : « Il y a un Caliban là-dedans. »
« Je viens ? »
« Non. Prévenez vos hommes et ne bougez pas. » McKie reporta toute son attention sur le centre de la louche. C’était la première fois qu’il se trouvait tout seul face à un Caliban. Le privilège était en général réservé à des chercheurs scientifiques armés d’une foule d’instruments ésotériques.
« Je suis… euh, Jorj X. McKie, du Bureau du Sabotage », dit-il.
Il y eut un mouvement au creux de la louche, avec immédiatement derrière ce mouvement un effet de communication irradiée : « Je fais votre connaissance. »
McKie se prit à penser à la description du poète Masarard dans sa Conversation avec un Caliban : « Qui peut dire », écrit Masarard, « à quoi les mots d’un Caliban ressemblent ? Ils vous assaillent comme l’éclat de l’enseigne à neuf lames d’un barbier sojeu. Les insensibles disent qu’ils irradient. Je prétends que les Calibans parlent. Faire passer des mots, n’est-ce point parler ? Passe-moi tes mots, Caliban, et je dirai à l’univers ta sagesse. »
Ayant fait l’expérience des paroles calibanes, McKie décida que Masarard était un ignorant prétentieux. Le Caliban irradiait. Son message se gravait dans l’esprit co-sentient comme un son, mais les oreilles niaient avoir entendu quoi que ce soit. C’était analogue à l’effet que les Calibans avaient sur la vue. On sentait que l’on voyait quelque chose, mais les centres de la vision n’étaient pas d’accord.
« J’espère, euh… que je ne vous dérange pas », dit McKie.
« Je ne possède pas référence pour déranger », répondit le Caliban. « Vous amenez compagnon ? »
« Mon compagnon est dehors », dit McKie. Pas de référence pour déranger !
« Invitez compagnon », dit le Caliban.
McKie hésita un instant, puis cria : « Furuneo ! Venez ici. »
Le représentant planétaire le rejoignit et s’accroupit sur les talons dans la lumière mauve à la gauche de McKie.
« Bon Dieu, comme il fait froid là-dehors », dit-il.
« Basse température et forte humidité », approuva le Caliban. McKie, qui s’était retourné pour voir entrer Furuneo, vit un couvercle glisser dans la masse de la paroi et recouvrir l’entrée ovale. Le bruit, le vent et les embruns cessèrent.
La température à l’intérieur de la Boule commença à monter.
« Il va faire chaud », dit McKie. « Hein ? »
« Chaud. Souvenez-vous du cours. Les Calibans aiment une atmosphère chaude et sèche. » Il sentait déjà ses vêtements mouillés qui devenaient moites.
« C’est vrai », dit Furuneo. « Qu’est-ce qui se passe ici ? »
« Nous avons été invités à entrer. Nous ne le dérangeons pas parce qu’il n’a pas de référence pour déranger. » Il se tourna de nouveau vers la louche.
« Où est-il ? » demanda Furuneo.
« Dans la louche. »
« Je… euh… oui. »
« Vous pouvez me dénommer Fanny Mae », dit la créature calibane. « Je suis capable de reproduire espèce mienne et je réponds aux équivalents du genre féminin. »
« Fanny Mae », répéta McKie en se sentant stupide. Comment fait-on pour regarder cette damnée chose ? pensa-t-il. Où est son visage » ! « Mon compagnon s’appelle Alichino Furuneo, et il est le représentant planétaire du Bureau du Sabotage sur Cordialité », déclara-t-il. Fanny Mae ? Ça alors !
« Je fais connaissance vôtre », dit la Calibane. « Je m’informe des buts de visite vôtre. »
Furuneo se gratta l’oreille droite. « Comment faisons-nous pour l’entendre ? Il secoua la tête. « Je n’arrive pas à comprendre, mais…»
« Ne vous en faites pas », dit McKie. Et il songea : De la prudence, maintenant. Comment procède-t-on à l’interrogatoire d’une de ces choses ? La présence insubstantielle de la Calibane, la manière retorse dont son cerveau acceptait les paroles de cette chose – tout cela se combinait avec l’agressal pour produire un effet d’irritation.
« Je… J’ai des ordres », dit McKie. « Je cherche un Caliban employé par Mliss Abnethe. »
« Je reçois vos questions », dit la Calibane.
Reçoit mes questions !
McKie fit l’essai de pencher la tête d’un côté puis de l’autre, pour voir s’il lui était possible de trouver un angle de vision qui donnerait une substance reconnaissable à la chose qui était devant lui.
« Qu’est-ce que vous faites ? » demanda Furuneo.
« J’essaie de la voir. »
« Vous recherchez substance visible ? » questionna la Calibane.
« Euh… oui », dit McKie.
Fanny Mae ! pensa-t-il. C’était comme si le premier contact était établi avec les planètes Gowachin, et que le premier Terrien humain rencontrait le premier Gowachin batracien, et que Gowachin se présentait sous le nom de William. Où par les quatre-vingt-dix mille planètes la Calibane avait-elle bien pu dénicher ce nom-là ? Et pourquoi ?
« Je montre un miroir », dit la Calibane, « qui reflète extérieurement la projection sur plan de l’être. »
« Est-ce qu’on va la voir ? » chuchota Furuneo.
« Personne n’a jamais vu un Caliban. »
« Chht ! »
Une chose ovale, d’un demi mètre, avec du bleu, du rose, du vert, sans lien apparent avec la non-présence calibane, se matérialisa au-dessus de la louche géante.
« Considérez cela comme phase où je présente être-moi », dit la Calibane.
« Vous voyez quelque chose ? » demanda Furuneo.
Les centres visuels de McKie parvinrent à enregistrer une sensation-limite, une impression de vie distante aux rythmes inincarnés accordés à l’ovale multicolore comme le bruit rugissant de la mer dans un coquillage vide. Il se souvint d’un ami borgne et de la difficulté qu’il avait à concentrer son attention sur l’unique œil sans se laisser distraire par le bandeau inerte. Pourquoi cet idiot ne s’achète-t-il pas un œil de verre ? Pourquoi…
Il déglutit.
« Je, n’ai jamais rien vu d’aussi bizarre », chuchota Furuneo. « Vous voyez comme moi ? »
McKie décrivit ses sensations visuelles. « C’est ce que vous percevez ? »
« À peu près », dit Furuneo.
« Tentative visuelle un échec », dit la Calibane. « Peut-être contrastes inadéquats. »
Curieux de savoir s’il se trompait, McKie crut déceler quelque chose de plaintif dans les paroles de la Calibane. Etait-il possible que les Calibans éprouvent du dépit à l’idée de ne pas être vus ?
« Ça ne fait rien », dit McKie. « J’aimerais que nous parlions maintenant du Caliban qui…»
« Peut-être impossible raccorder perception », interrompit la Calibane. « Nous pénétrons dans phase où il n’existe aucun remède. Autant discuter avec nuit, comme disent poètes vôtres. »
L’équivalent d’un énorme soupir irradia de la Calibane et submergea McKie. C’était de la tristesse, une mélancolie insurmontable. Il se demanda si l’agressal n’était pas en train de les lâcher. L’émotion intense était chargée de terreur.
« Vous sentez ? » demanda Furuneo.
« Oui. » McKie avait la sensation que ses yeux lui brûlaient. Il cligna. Entre deux clignements, il aperçut un motif en forme de fleur qui dansait dans l’ovale – rouge foncé contre le mauve de la pièce, avec tout un réseau de veinules noires. Lentement, la fleur s’épanouit, se ferma, s’épanouit. Il avait envie d’avancer la main, de la toucher dans un débordement de compassion.
« Comme c’est beau », murmura-t-il.
« Qu’est-ce que c’est ? » chuchota Furuneo.
« Je crois que nous sommes en train de voir un Caliban. »
« J’ai envie de pleurer », dit Furuneo.
« Maîtrisez-vous », l’avertit McKie. Il s’éclaircit la voix. Des fragments vibrants d’émotion parcouraient tout son être. C’étaient comme des copeaux arrachés à la masse pour former leurs propres motifs. Les effets de l’agressal étaient perdus dans tout cela.
Lentement, l’image de l’ovale s’estompa. Le torrent émotionnel s’apaisa.
« Fff », soupira Furuneo.
« Fanny Mae », voulut dire McKie. « Qu’est-ce que…»
« Je suis celle employée par Mliss Abnethe », déclara la Calibane. « Usage du verbe correct ? »
« Bang ! » fit Furuneo. « Comme ça ! »
McKie lui jeta un coup d’œil, puis regarda l’endroit par où ils étaient entrés dans la Boule. Aucune trace ne subsistait de l’ouverture ovale. La chaleur de la pièce devenait insupportable. Usage du verbe correct ? Il reporta son regard sur la manifestation calibane. Quelque chose flottait encore au-dessus de la louche, mais ses centres visuels étaient incapables de définir quoi.
« C’était une question ? » demanda Furuneo.
« Restez tranquille une minute », jeta McKie. « J’ai besoin de réfléchir. »
Les secondes passèrent. Furuneo sentait la sueur lui couler dans le cou, sous le col de sa chemise. Il la sentait salée au coin de sa bouche.
McKie contemplait en silence la louche géante. La Calibane employée par Abnethe. Il ressentait encore le contrecoup de la douche émotionnelle de tout à l’heure. Un souvenir perdu essayait de s’imposer à son attention, mais il n’arrivait pas à le matérialiser dans son esprit.
Furuneo, qui observait McKie, commençait à se demander si le Saboteur Extraordinaire n’avait pas été hypnotisé. « Vous réfléchissez toujours ? » chuchota-t-il.
McKie hocha la tête sans le regarder, puis : « Fanny Mae, où se trouve la personne qui vous emploie ? »
« Coordonnées interdites », fit la Calibane.
« Est-elle sur cette planète ? »
« Conjonctions différentes. »
« Je ne sais pas si vous parlez le même langage », fit remarquer Furuneo.
« D’après tout ce que j’ai lu et entendu sur les Calibans », dit McKie, « c’est là le gros problème. Difficultés de communication. »
Furuneo essuya la sueur qui coulait sur son front.
« Avez-vous essayé d’appeler Abnethe en longue-distance ? » demanda-t-il.
« Ne soyez pas stupide. C’est la première chose que j’ai essayé de faire. »
« Et alors ? »
« Ou bien les Taprisiotes disent la vérité et ne peuvent pas établir le contact, ou bien elle a trouvé d’une façon ou d’une autre le moyen de les acheter. Quelle différence, de toute façon ? Supposons que je la contacte. Est-ce que cela m’indique où elle se trouve ? Comment est-ce que je fais pour invoquer la clause du moniteur si elle ne porte pas de moniteur ? »
« Comment aurait-elle pu acheter les Taprisiotes ? » « Est-ce que, je sais ? Et d’abord, comment a-t-elle pu engager un Caliban ? »
« Invocation d’échange des valeurs », dit la Calibane. McKie se mordilla la lèvre.
Furuneo s’appuya au mur derrière lui. Il savait ce qui inhibait McKie ici. Il fallait y aller prudemment avec une espèce co-sentiente étrangère. On ne savait jamais ce qui pouvait causer un affront. Même la façon de tourner une question pouvait provoquer des ennuis. Ils auraient dû désigner un expert Xéno pour aider McKie dans cette mission. Il se demandait pourquoi ils ne l’avaient pas fait.
« Abnethe vous a offert quelque chose de précieux, Fanny Mae ? » demanda finalement McKie.
« Je propose jugement », dit la Calibane. « Abnethe peut-être pas bonne-gentille-acceptable-amie. »
« C’est… votre jugement ? » demanda McKie.
« Espèce vôtre interdit flagellation des co-sentients. Mliss Abnethe fait flageller personne mienne. »
« Pourquoi ne… refusez-vous pas tout simplement ? » fit McKie.
« Obligation de contrat », répondit la Calibane.
« Obligation de contrat », murmura McKie en lançant un coup d’œil à Furuneo qui haussa les épaules.
« Demandez-lui où elle va pour se faire flageller », dit Furuneo.
« Flagellation vient à moi », répondit la Calibane. »
« Par flagellation vous entendez : recevoir le fouet », dit McKie.
« Recevoir implique donner », dit la Calibane. « Terme impropre. Abnethe fait fouetter personne mienne. »
« Cette chose parle comme un ordinateur », fit remarquer Furuneo.
« Laissez-moi m’occuper de ça », ordonna McKie.
« Ordinateur décrit machine », déclara la Calibane. « Je suis vivante. »
« Il ne voulait pas vous offenser. »
« Pas d’interprétation d’offense. »
« Est-ce que le fouet vous fait souffrir ? » demanda McKie.
« Expliquez souffrir. »
« Vous cause de la gêne ? »
« Référence retrouvée. Sensations déjà expliquées. Explication ne recoupe pas conjonction. »
Ne recoupe pas conjonction ? se dit McKie. « Choisiriez-vous d’être fouettée ? » demanda-t-il.
« Choix déjà fait. »
« Eh bien… feriez-vous le même choix si c’était à refaire ? »
« Référence confuse », dit la Calibane. « Si refaire implique répétition, je ne choisis pas répétition. Abnethe envoie Palenki avec fouet et flagellation survient. »
« Un Palenki ! » s’exclama Furuneo. Il eut un frisson.
« Il fallait que ce soit quelque chose comme ça », lui dit McKie. « Quoi d’autre qu’une créature sans cervelle mais avec beaucoup de muscles derrière accepterait de faire une chose pareille ? »
« Mais un Palenki ! Ne pourrions-nous pas rechercher…»
« Nous savions depuis le début qui elle était obligée d’utiliser », coupa McKie. « Comment retrouver un Palenki isolé ? » Il haussa les épaules. « Je me demande pourquoi les Calibans ne comprennent pas le concept de douleur. Est-ce une question de sémantique pure, ou bien leur manque-t-il les liaisons nerveuses appropriées ? »
« Je comprends liaisons nerveuses », dit la Calibane. « Toute co-sentience doit posséder liaisons de contrôle. Mais la douleur… Discontinuité de signification probablement insurmontable. »
« Abnethe ne supporte pas le spectacle de la souffrance, disiez-vous », rappela Furuneo à McKie.
« Oui. Comment fait-elle pour assister aux séances de flagellation ? »
« Abnethe observe maison mienne », dit la Calibane.
Lorsqu’il fut évident qu’aucune autre explication n’allait suivre, McKie déclara : « Je ne comprends pas. Qu’est-ce que ça a à voir avec tout le reste ? »
« Maison mienne ceci », dit la Calibane. « Maison mienne contient alignements ? Maître S’œil. Abnethe possède conjonctions qu’elle paye. »
McKie se demanda si la Calibane n’était pas en train de jouer avec lui à quelque jeu sarcastique. Mais tous les renseignements dont on disposait sur les Calibans excluaient une référence au sarcasme. Confusion terminologique, oui, mais pas de mauvaise volonté apparente, ni de subterfuges. Ne pas comprendre la douleur, cependant ?
« Abnethe est complètement ravagée », murmura McKie.
« Physiquement intacte, » dit la Calibane. « Isolée dans ses propres conjonctions, mais présentable selon critères vôtres – tels sont jugements faits en ma présence. Si, toutefois, vous faites allusion à psyché d’Abnethe, ravagée est terme qui convient. Ce que je vois de psyché d’Abnethe est en effet très dérangé. Émanations de couleurs inhabituelles déplacent mon sens de vision de manière extraordinaire. »
McKie avala sa salive. « Vous voyez sa psyché ? »
« Je vois toutes psychés. »
« Voilà pour la théorie selon laquelle les Calibans ne verraient pas », dit Furuneo. « Tout n’est qu’illusion, hein ? »
« Comment… comment est-ce possible ? » demanda McKie.
« J’occupe espace situé entre physique et mental », dit la Calibane. « C’est l’explication que donnent vos amis co-sentients. Terminologie vôtre. »
« Foutaise », dit McKie.
« Vous atteignez discontinuité de signification », dit la Calibane.
« Pourquoi avez-vous accepté la proposition d’emploi de Mliss Abnethe ? » demanda McKie.
« Pas de référence commune pour explication. »
« Vous atteignez discontinuité de signification », dit Furuneo.
« Je n’en doute pas », fit la Calibane.
« Il faut que je retrouve Abnethe », dit McKie.
« Je donne avertissement », déclara la Calibane.
« Attention », murmura Furuneo. « Je ressens une hostilité qui n’est pas liée à l’agressal. »
McKie lui intima le silence d’un geste de la main. « Quel avertissement, Fanny Mae ? »
« Potentialités de votre situation », dit la Calibane. « Je laisse ma… personne ? Oui, ma personne. Je laisse ma personne se faire prendre au piège d’une association que d’autres co-sentients peuvent interpréter comme non-amicale. »
McKie se gratta la tête. Il se demandait à quel point ils avaient atteint ce que l’on pouvait raisonnablement appeler un niveau de communication. Il aurait voulu foncer et s’enquérir des Calibans disparus, des cas de mort et de folie, mais il redoutait les conséquences possibles.
« Non-amical », répéta-t-il.
« Comprenez », dit la Calibane. « La vie qui coule dans tous contient conjonctions subternes. Chaque entité reste liée jusqu’à ce que discontinuité finale la retire du… réseau ? Oui, terme adéquat, réseau. Ignorant emmêlements, je fournis liaisons d’autres entités en association avec Abnethe. Si discontinuité survient pour personne mienne, toutes entités emmêlées la partagent…»
« La discontinuité ? » demanda McKie, qui n’était pas sûr mais qui avait peur de comprendre.
« Emmêlement vient du contact entre co-sentients ne prenant pas origine dans même linéarité de conscience », poursuivit la Calibane, ignorant la question de McKie.
« Je ne suis pas sûr de ce que vous voulez dire par discontinuité », insista McKie.
« Dans contexte, discontinuité finale, présumée contraire du plaisir – terme vôtre. »
« Vous n’aboutirez à rien », dit Furuneo. Il avait mal à la tête d’essayer de faire correspondre à des mots les impulsions qui irradiaient de la Calibane.
« On dirait un problème d’identité sémantique », dit McKie. « Déclarations en noir et blanc, mais nous essayons de trouver une interprétation au milieu. »
« Tout se trouve au milieu », dit la Calibane.
« Présumée le contraire du plaisir », murmura McKie.
« Terme nôtre », lui rappela Furuneo.
« Dites-moi, Fanny Mae », reprit McKie. « Est-ce que les autres co-sentients désignent cette discontinuité finale sous le nom de mort ? »
« Présumé terme approximatif », dit la Calibane. « Renoncement à conscience mutuelle, discontinuité finale, mort – tous termes similairement descriptifs. »
« Si vous mourez, beaucoup d’autres vont mourir, c’est bien ça ? » demanda McKie.
« Tous utilisateurs du S’œil. Tous emmêlés. »